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Baisse du pouvoir d’achat : une perspective à plus long terme

26 février 2009   par admin

Le pouvoir d’achat avant tout?

Pour bien des ménages français, l’actuelle crise financière mondiale sur laquelle ne cessent de s’épancher depuis presque 6 mois les experts du monde économique et la classe politique dans les médias ne relève encore que de la « vague inquiétude ».

Un phénomène nébuleux et complexe qui semble circonscrit à une lointaine minorité d’élites économiques : grands actionnaires, hauts dirigeants, banques, etc. Et ce en dépit même des efforts colossaux auxquels le gouvernement français a consenti pour venir au secours des secteurs financiers concernés, et tenter d’endiguer une récession économique généralisée.

La plupart des sources de sondages classique (TNS-SOFRES de Septembre 2008 à Février 2009), indiquent en effet clairement que la préoccupation majeure des français, outre la crainte du chômage, reste la question centrale du pouvoir d’achat, de leur pouvoir d’achat, c’est-à-dire de la quantité de biens et services que le salaire permet d’obtenir en tenant compte des effets de l’inflation. Ainsi, sur environ un millier de personnes interrogées sur la crise financière par le CSA en hiver 2008, 79% se considéraient comme « inquiètes » sans plus de précision, mais surtout, 90% de l’échantillon interrogé se montrait inquiet principalement pour le pouvoir d’achat des français en général, et 83% pour son pouvoir d’achat. En février 2009, près de 58% (TNS-Soffres) des personnes interrogées se disaient encore préoccupées par le pouvoir d’achat.

Le fameux « pouvoir d’achat » avait déjà été le grand cheval de bataille des élections présidentielles de 2007 ; objet d’innombrables manifestations, grèves et revendications catégorielles les plus variées, des professeurs de collèges aux retraités, ressassé quotidiennement et sur tous les registres dans les supports médiatiques, parfois parodié, il est même devenu un thème publicitaire incontournable pour les enseignes de la grande distribution.

En ce début d’année 2009, le pouvoir d’achat reste indéniablement, avec la crainte du chômage, le souci le plus partagé des foyers français, des individus les plus modestes à ceux bénéficiant de revenus les plus confortables. Les premiers se montrant évidemment plus pessimistes et critiques sur la question.

Le sentiment durable d’une baisse de niveau de vie et d’un resserrement des budgets semble donc s’être installé dans les esprits français; les salaires n’augmentent que très peu voire pas du tout, alors que la cherté de la vie s’accroit : hausse constante du coût des matières premières pour les denrées alimentaires de base, élévation critique du prix du baril de pétrole répercuté sur l’essence (quoique celui ci soit depuis quelques jours en très forte baisse, passant de 135 dollars à 70 dollars environ aujourd’hui), coût de immobilier rendant de plus en plus difficile l’acquisition de biens ou la simple location (étalement des crédits immobiliers, exigences prudentielles des banques accrues, rareté de l’emploi stable exigé, coût démesuré des cautions), etc.

Ce « ressenti » n’a pourtant jamais été vraiment confirmé par les analyses techniques de l’INSEE dans le domaine des revenus des ménages, ni par d’autres études de marché. Par ailleurs, rares ont été les analyses économiques de la situation actuelle du pouvoir d’achat s’appuyant sur des perspectives de temps long. Or n’est il pas plus intéressant, plus pertinent, plus révélateur, de tenter de considérer la période actuelle en se replaçant dans les 30 à 40 dernières années ? D’analyser plus finement les données économiques ? Ne serait ce point de la sorte que l’on pourrait dégager les tendances profondes du pouvoir d’achat en France, et de déceler les raisons de ces craintes multiples de dégradations des conditions d’existences matérielles?

A rebours des nombreux articles un peu catastrophistes en vogue dans les médias, Thomas Piketty, directeur de recherche à L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) avait ainsi publié il y presque un an (le 23/09/07) un point de vue en ce sens sur les controverses de « la vie chère ». Rappelant que les statistiques de l’INSEE sur les niveaux de revenus indiquaient une hausse des revenus supérieure à la hausse des prix, il soulignait que les racines du problème se trouvaient dans ce simple fait : la hausse du pouvoir d’achat a été ces 20 dernières années positive, mais quasiment insignifiante : de l’ordre d’1,4% par an « grosso modo », elle est de 0,6% par an en considérant le vieillissement de la population et la recomposition des familles.

En résumé, la hausse réelle du pouvoir d’achat étant proche de 0%, et l’écart entre la hausse des prix et celle de revenus quasi nul, on se retrouve dans une situation de stagnation qui n’est en fait pas nouvelle mais établie depuis presque 20 ans.

En examinant le tableau historique établi par l’INSEE sur le revenu disponible des ménages et l’évolution du pouvoir d’achat depuis 1959, on obtient confirmation de ce « soupçon »: les chiffres d’évolution du pouvoir d’achat par personne et ménage pour la période de 1959 à 1974 (la période correspondant au cœur des « trente glorieuses ») sont amplement positifs : + 7% en 1960, +8% en 1962, +3,5 en 1968, +6,1% en 1970. A contrario, ils sont nettement moindres à partir de 1975 (+1,0% par ménage) et deviennent négatifs pour les années 1979, 1980, 1983, 1984, 1987 ; brièvement plus élevés entre 1988 et 1990 (+3%), ils se stabilisent à un niveau médiocre de 1991 à 2007 autour de 1%.

Loin d’être un phénomène nouveau, soudainement découvert par les ménages français, la « baisse du pouvoir d’achat » semble plutôt procéder d’une stagnation durablement établie dans l’économie française : point donc de recul, mais plutôt une stabilisation à faible niveau.

L’impression de régression prédomine mais elle n’en demeure pas moins qu’une impression. Un lien peut être établi entre cette stagnation et le développement du travail précaire, ainsi que la hausse du chômage (structurel et conjoncturel). L’on peut également rappeler que le niveau de vie des ménages français en 2000-2007 est considérablement différent du niveau de vie de la période 1960-1975 avec un niveau de confort général et un taux d’équipement incomparable. Selon les conclusions de T. Piketty, les ménages français, ne « parviennent pas à s’habituer à cet état de fait » pourtant durable.

Ceci étant dit, la crise financière mondiale risque fort de superposer à ce sentiment de morosité une inquiétude profonde quant à la sécurité de l’emploi, ce que les plus récents sondages confirment déjà. Ceci ne ferait alors que renforcer le sentiment général de régression et de modération. A l’heure actuelle, la crise financière internationale ne montre encore que des effets épars sur l’économie réelle, malgré une récente forte hausse du chômage (+40 000 inscrits à l’ANPE en août-septembre 2008, environ 1,949 million de chômeurs en nombre total, + 92 000 pour janvier 2009) et les difficultés rencontrées par les PME nationales.

Les ménages français attendront que les effets de la crise financière se traduisent plus concrètement dans leur quotidien et habitudes de consommation pour juger de l’évolution de leur pouvoir d’achat en cette fin d’année. Il est à craindre que l’économie française ne passe de la stagflation ou « stagnation » à un recul véritable lié à une période de récession.

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